


Je vous livre ce récit tel qu'il figure dans un livre de souvenirs que j'ai rédigé pour mes descendants
Après
le conseil de révision en 1958 vient le passage au centre de sélection de
Commercy (55) du 3 au 5 juin 59. Là, c'est du sérieux, une visite médicale très
approfondie, des tests de connaissances générales et aussi psychotechniques.
Henri réussit très bien et a droit aux tests complémentaires ouvrant la porte
des E.O.R (élèves officier de réserve). Parmi les desiderata formulés il met
une option sur les troupes aéroportées (Rémy et Roland Japiot sont déjà
brevetés para).
C'est donc sans surprise qu'en septembre, il reçoit un carton d'invitation au centre d'instruction du 18ème régiment de chasseurs parachutistes du lieutenant-colonel De Malet à Pau (à l'époque Basses Pyrénées) pour le 6 novembre 1959.
Au jour dit, il débarque
en gare de Pau (il a aperçu la mer pour la première fois de sa vie en passant
vers Montpellier) avec sa petite valise de contreplaqué fabriquée par Dédé
Aubertot le menuisier de Percey le Petit ; c'est le bagage conseillé. Un camion
les attend et les embarque avec d'autres arrivés pour le camp d'Idron. C'est un vaste camp à environ
huit kilomètres du centre-ville au nord de la route de Tarbes. On y trouve des
baraquements sans étage, certains tout neufs, d'autres, en bois, datant d'entre
les deux guerres. Avec les nouveaux arrivés il est réparti dans les baraques
de la compagnie B commandée par le lieutenant Gentils et se retrouve à la
deuxième section, celle du sergent-chef
Peslier. Dès cet instant Henri se demande dans quel asile de fous il a
pu tomber. Il faut toujours se déplacer en courant sinon, à plusieurs, c'est
au pas cadencé. On va au magasin percevoir le paquetage ; l'armée n'est pas
riche la plupart des effets ont déjà servi. Il touche ainsi une paire de
bottes de saut qui se lacent jusqu'en haut qu'il faudra assouplir à son pied.
Dans la grande baraque de quarante lits répartis en deux étages de chaque côté
de l'allée c'est l'appel du soir. La porte s'ouvre, un sergent entre, à cheval
sur une moto pétaradante et remonte l'allée tandis qu'un cabot appelle les
noms des présents. Au fou ! Dès le lendemain l'entraînement commence.
Courir,
marcher, ramper, sauter, parcours du combattant, parcours du risque, armement,
topographie, transmission, désignation, secourisme, exercice de jour, de nuit
on en arrive à attendre les vaccinations TAB DT
pour avoir une journée de répit. Les punitions pleuvent, la plus bénigne
est la boule à zéro (les cheveux rasés) ainsi
que la corvée de ramassage des poubelles, plus grave est la tenue de campagne
à la disposition des cabots-chef sadiques du poste de police et la pire la
musette de caillou qui consiste à aller chercher une charge énorme de galets
dans le cours du gave de Pau (6 km) pour assurer la décoration des allées du
camp. Des traitements inhumains et dégradants qui, s'ils modèlent les caractères,
conduiraient leurs auteurs directement à la case prison à l'époque actuelle.
Il en chie ! Il n'est pas, n'a jamais été et ne sera jamais sportif.
Henri
évite les punitions, peut-être a-t-il de la chance mais il n'évite pas aux
alentours de Noël la fête de départ d'élèves-officiers de St Cyr qui sont là
en stage d'application. Il se revoit dans la cour, à minuit, marchand en canard
en berçant son polochon dans ses bras, chantant une berceuse, vêtu du caleçon
US et coiffé du casque lourd tandis qu'un de ces galonnés lui demande le nom
de son bébé. Pourquoi chercher plus loin sa détestation de cette caste des "casoars
et gants blancs".
S'il
a choisi les paras parce qu'il veut sauter en parachute Henri l'aura payé cher
en sueur et en efforts. Bien mince à son arrivée, il est maintenant tout en
muscles. Il a perdu 6 kg malgré l'abondance et la qualité de la nourriture.
Oui, il y a même un casse-croûte sur le terrain à neuf heures, de grandes
boules de pain avec de la confiture de châtaignes.
L'entraînement
para débute à Idron par le saut de la tour de départ. Une grande tour métallique
où l'on a une trouille du diable. Enfin il y arrive et le 1er
février c'est le départ à la Base école des troupes aéroportées, à Pau également,
sur la route de Bordeaux.
Un
autre camp ; ce n'est pas la douceur ; mais ça semble plus humain. Aussi bonne
nourriture qu'à Idron, du lait en guise de boisson à table, toujours les Pyrénées
enneigées comme toile de fond. Le lieutenant Guicherd est notre commandant de
promotion.
Bon
c'est pas tout ça, on est là pour passer le brevet para !
Les
moniteurs prennent leurs gens en compte "Les élèves, au moniteur !".
Celui d'Henri à nom Renaud, c'est un sergent-chef bas sur pattes qui sait
parfaitement, avec une douceur inhabituelle, obtenir de ses élèves des choses
hors du commun et pour lesquels l'homme n'a pas été fait
Première
semaine instruction au sol. Le roulé-boulé : Se laisser tomber fesse droite épaule
gauche de sa hauteur puis d'un tabouret et puis et puis et puis et puis y en a
marre de se taler le c.. Ca dure ce qu'il faut pour que ça devienne un
automatisme. Pour entretenir la forme il y a le sport "En p'tites foulées
derrière moi" et un peu de théorie : les commandements "Colonne par
deux – perception" on va au camion percevoir le matériel -
"Essayage, formez les faisceaux" : on endosse les parachutes, on règle
fessière et sangles à notre taille puis on pose le ventral sur le sol, le
dorsal appuyé dessus et le casque vient surmonter l'empilement, le tout bien
aligné avec celui des autres membres du "stick". 1
Le
semaine suivante c'est l'apprentissage aux agrès. La tour de départ identique
à celle d'Idron, celle d'arrivée d'où l'on redescend suspendu par un harnais
à un chariot se déplaçant le long d'un câble oblique d'où roulé-boulé à
l'arrivée au sol. Apprendre à sortir par la porte d'une maquette d'avion (il y
a encore des maquettes de Dakota et même de Junkers Ju 52) "Debout,
accrochez", "En position" " Go".
Toutes
les nuits dans les rêves ou les cauchemars des occupants de la chambrée on
entend ces mêmes commandements.
Et
puis arrive le vendredi de la
seconde semaine début de l'apprentissage en
vol.
Direction
la piste d'envol – Au camion pour percevoir un dorsal et un ventral ; la
plaisanterie traditionnelle "si votre parachute ne s'ouvre pas, une fois au
sol allez faire une réclamation à la SEP" – Essayage – Faisceaux –
Un ordre bizarre "Pipi de la peur" (il faut aller pisser avant
d'embarquer; sage précaution !) – Le Noratlas vient se ranger à proximité,
on y installe un escabeau à chacune des deux portes ouvertes – Embarquez !
– Les futurs paras coiffés du casque en peau de locomotive grimpent dans le
ventre de l'oiseau de Nord-Aviation qui ronronne de tous ses moteurs. Les six
premiers s'assoient sur le plancher en deux rangées, dos à la cabine, entre
les jambes de celui qui les précède, les trente autres se répartissent sur
les sièges relevables, en sangles, le dos contre la paroi externe. Les
escabeaux enlevés ainsi que les cales de roues, nous voici partis, portes
ouvertes.
La
bête, pataude, se déhanche sur les voies d'accès jusqu'en bout de piste où
elle s'immobilise. L'enfer se déchaîne. Les moteurs plein gaz
hurlent de tous leurs cylindres. Moi qui croyais que c'était solide ces
engins-là et bien ça bouge de partout. Dans les hublots qui terminent la
coquille du fond on aperçoit les plans arrières et les dérives qui bougent
comme s'ils étaient en caoutchouc. Par les portes ce sont les ailes qui nous
font de grands saluts flexibles. Le pilote qui devait être arcquebouté sur les
freins relâche la pression et ça
accélère rudement. On roule. Bientôt on voit le sol s'éloigner mais ça fait
toujours autant de bruit. Quelques virages plus loin l'ordre arrive "debout
– accrochez" Heureusement qu'on a bien répété car on voit le moniteur
hurler mais on entend pas grand-chose. On se lève du siège qu'on replie contre
la carlingue, on aide les voisins assis sur le plancher pour se relever (ils ont
comme nous une vingtaine de kilos sur le dos et encore, on n'a pas d'armement
cette fois-ci) et on se forme en deux colonnes face à l'arrière. Chacun se
saisit du mousqueton contenu dans une pochette du harnais vers notre épaule
droite et l'accroche au câble qui
court de l'avant à l'arrière sur
chaque bord de l'appareil. Le moniteur passe une dernière vérification pour éviter
que la sangle d'ouverture automatique ne passe sous le harnais ce qui,
immanquablement nous apporterait de
graves ennuis car on resterait accroché à l'avion, traînant dans son sillage
au bout de la SOA.
La
DZ "Bois de Pau" est
déjà là.
Pour
cette première fois on prend son temps, l'appareil fera quatre passages pour
larguer son monde. Chacun doit partir "en position". Au commandement,
Henri comme les autres se place devant la porte, le pied gauche (le droit si on
est à la porte droite) dépassant au dehors et les deux mains à plat à l'extérieur
de chaque coté de la porte. Au "Go" il n'y a qu'à tirer sur les bras
pour s'éjecter. Ca c'est la théorie.
Henri
est sorti. Etait-ce très académique, il ne sait trop. Il s'est retrouvé
dehors, yeux grands ouverts, très conscient et presque aussitôt un gigantesque
freinage, le parachute s'ouvre alors que vous vous déplacez à pas loin de 250
à l'heure. Là on sent que toute cette ficellerie est solide. Dans l'effort on
geint, les poumons semblent se vider. Oh merveille ! La grande fleur est
magnifiquement épanouie au-dessus de la tête. Le vacarme de l'avion s'éloigne.
Les Pyrénées enneigées en toile de fond, les champs de maïs, les friches de
thuyas du terrain. On vole !
Il
faut faire les observations de sauvegarde, il faut aussi repérer la dérive
pour la contrer en cas de nécessité et pour prendre la traction qui permettra
de limiter le choc à l'atterrissage.
On
les oubliait presque les militaires mais ils sont là. Depuis le sol un
haut-parleur nous conseille "n° 3 Serrez les jambes ! n° 4 Ecartez vos élévateurs,
vous avez des twists (torsades des suspentes dues à une sortie d'avion un peu
tournoyante)". On s'y plairait mais les 400 mètres sont vite parcourus, le
sol monte de plus en plus vite. Serrez les jambes sans les raidir et sans
refuser le sol (le réflexe de remonter les jambes). Un bon choc, mais nous
avons le cuir tanné, une traction sur les élévateurs pour dégonfler la
voilure. Se relever, se tâter – c'est bon rien de cassé, pas de douleur
particulière – décrocher le casque, brasser la voilure, c'est l'affaire
d'une minute et c'est un homme heureux qui se dirige vers les camions pour
conditionner le matériel. Chemin faisant on retrouve les copains qui comme nous
sont fous de joie. Les moniteurs nous font réintégrer le matériel au camion
après avoir annoté le carnet de parachute qu'on sort de la petite pochette
incluse dans le harnais. "RAS" que pourrions nous inscrire d'autre. On
ne peut pas y écrire qu'on est heureux comme on peut l'être quand on a vaincu
sa peur et qu'on est si fier de faire partie des élus qui ne se sont pas
"dégonflés". Le marchand de casse-croute et de boissons (Cacolac)
n'a jamais fait de si bonnes affaires et on regarde tout le reste de la matinée
les copains qui sautent. Les avions se succèdent puis à la dernière rotation
après le largage des élèves, le Nord 2501 grimpe à 3500 mètres et nos
moniteurs font un "commandé", comprenez
un saut à ouverture commandée, alors que nous, comme de vulgaires colis
nous avons droit à une ouverture automatique. Ils descendent donc en chute
libre, bras et jambes écartés en position "de l'ange" jusqu'à
environ trois cents mêtres d'altitude (1000 pieds) où leur voilure s'ouvre
comme une fleur magnifique. Comble d'habileté, la plupart se reçoivent au sol
debouts.
Samedi
un petit défilé pour nous rappeler que nous sommes avant tout des militaires.
Le
lundi on reprend l'instruction. Il fait beau, on a droit à un saut le matin et
un autre l'après-midi.
Le
matin c'est le saut classique qu'on a connu le vendredi avec au cours de la
descente l'ouverture du parachute
ventral. J'ai déballé le ventral trop tôt, avant que les deux ou trois
torsades des suspentes ne se soient résorbées et je fais toute la descente
avec derrière le cou un noeud qui m'empêche de relever la tête.
L'après-midi,
il faut sauter avec le sac et l'armement. J'ai droit, comme par hasard au
"leg-bag", ça m'apprendra à être de grande taille.
Du
coup on devient de gros colis. A la barette de poitrine qui assemble tous les éléments
du harnais on accroche le sac à parachute vide puis le sac "bergame"
(grand sac à dos de randonnée à armature) garni d'une couverture et de différents
objets et pour moi le fameux "leg-bag". Les troufions moyens ont le
Mas 36 ou la Mat 49, crosse repliée, sous le ventral, moi j'ai le F.M 24-29
dans une gaine fixée à la jambe : une fixation au harnais, une à la
cuisse et l'autre au mollet. Ca fonctionne comme ça : tu te balances dans le
vide la jambe raidie par ce truc. Au cours de la descente tu tires sur une
sangle de décrochage qui libère les trois attaches et tu laisses filer l'arme
emballée au bout de 4 ou 5 mètres d'une cordelette fixée à ton harnais. Le
FM se pose donc avant toi et ne te gène pas pour prendre contact avec le sol.
Mardi,
mercredi ce sont les sauts en "charrette". Il s'agit de vider l'avion
le plus rapidement possible de façon qu'en saut opérationnel les paras soient
le moins dispersés possible.
Les
deux portes sont ouvertes, les deux files face à l'arrière. Un sergent
"en position" à chaque
issue. Feu rouge puis feu vert, les sergent disparaissent l'un après l'autre
suivis par chacune des colonnes. Les moniteurs tentent, souvent avec difficulté,
de conserver une certaine alternance entre les départs de chaque porte pour qu'à
l'extérieur les gens ne risquent pas de s'accrocher. Moins d'une seconde doit séparer
chaque départ à chaque porte soit environ vingt secondes pour les 36 gars qui
sautent. Je suis tellement fatigué que je saigne du nez pendant toute une
descente.
Et
enfin !
Enfin
arrive le jour tant attendu. Ce Jeudi 18 Février 1960, le chef Renaud me remet
"la plaque à vélo", l'insigne et le brevet de parachutiste militaire
n° 168415.
Dieu
que j'en ai c... pour l'avoir ce bout de laiton argenté, mais, ça y est !
Le
commandant de la BETAP fait un petit discours bien édifiant et termine par le
classique commandement "Les
moniteurs aux élèves". C'est le
signal qui nous libère pour le pot d'adieu mais, déjà les paquetages sont prêts,
et les gens d'Idron viennent nous chercher. Il faut faire la place pour la 488°
promo.
Retour
donc à Idron où nous avons droit à 7 jours de perme qui me permettent de
revoir les parents et Cusey (en tenue, bien sûr, on a pas droit aux vêtements
civils - Ils étaient stockés à l'habillement et on nous les a rendus pour les
rapatrier à la maison). Jours de détente après cet épisode difficile. Découverte
d'une nouvelle cousine (Véronique Pelletier née le 22/2/60) et déjà il faut
reprendre le train.
L'instruction
reprend et se termine par les manoeuvres au camp de Ger vers Tarbes. On y va à
pied (33 km). La bouffe n'est pas si bonne qu'à Idron mais on s'amuse comme des
petits fous : tirs au fusil Mas 56, au pistolet-mitrailleur Mat 49, au
fusil-mitrailleur AA 52, au missile anti-char, au lance roquette, tir de
grenades à fusil AP et AC, lancer des grenades OF et AF, maniement des
explosifs et j'en oublie. On rentre à Idron en trois jours avec nomadisation,
embuscades, coups de main etc...
Puis,
fin Avril la permission pré-AFN. Une semaine avant le départ en Algérie.
La
encore la joie des retrouvailles. Les copains Rémy, Dédé etc .. m'ont
reconduit au train à Dijon et je retrouve Pau et camp d'Idron.
Le
lundi 2 Mai de bonne heure, cérémonie des couleurs puis chaque compagnie prend
ses ordres: Untel, Untel,
Thevenot - Sortez des rangs
Thevenot
vous êtes muté à la compagnie C !
Qu'est
ce que j'ai encore fait pour mériter ça ? Quitter Sorli, Sabalet et les autres
ça ne me va pas du tout.
Une
heure après, avec mes gamelles et mes bidons mon béret bien assuré et mon
plus charmant sourire, je me présente au lieutenant Colomb qui m'apprend que je
suis affecté vers lui en tant que secrétaire au bureau d'instruction.
Eh
bien, ça change! Il y a là son adjoint l'adjudant de compagnie Jacques ...
grand baroudeur, du genre " Je viens de te mettre deux calottes sur la
figure ce n'est pas parce que tu as oublié de saluer cette patrouille de flic,
mais c'est pour avoir été assez con pour te faire prendre". Un
cabot-chef, pied noir dirige le secrétariat, il y aussi Alarcon un autre
pied-noir, Cresp qui est maintenant banquier à Avignon, un cabot thuya (c'est la plante piquante qui garni les friches du Sud-Ouest sur
lesquels tu poses tes fesses délicates à l'atterrissage en parachute)
originaire de Saint Jean Pied de Port.
Une
vraie sinécure. Je vais relever les résultats des tirs à la butte de tir, je
les retranscrits sur les livrets d'instruction de même que les différentes
appréciations de nos chefs. J'établi les titres de permission aux trops rares
élus etc. Je suis encore préposé aux cartes d'état-major qu'il faut sortir
et réintéger à chaque exercice. On fait des corvées d'entretien de l'optique
et différents objets.
Mieux
! on a notre table réservée au réfectoire et la ration pour 8 même si nous
ne sommes pas complets. Si dans la matinée ou l'après-midi on a un petit
creux, notre cabot-chef va aux cuisines et revient avec une pipérade (omelettes
avec des poivrons tomates etc..). Chaque fois qu'une place est libre nous sommes
prioritaires pour aller sauter et j'accumule ainsi 20 sauts.
J'avais
perdu 5 ou 6 kilos pendant mes classes, je les retrouve.
A
part une permanence toutes les trois semaines, les week-end sont l'occasion
d'une sortie avec mon copain Cresp. On part le matin, on fait du pouce sur la
nationale en direction de Tarbes et Lourdes (c'est bien interdit mais suffit de
ne pas se faire prendre), en tenue bien sûr !
Il
suffit de quelques minutes pour avoir un convoyeur (le prestige du béret rouge
et le fait que beaucoup des familles ont l'un des leurs en AFN). En général on
débute à Lourdes où Jean-Claude qui est très catho va servir la messe d'un
prêtre quelconque et à nous les Pyrénées, le Béarn et le Pays Basque. Nous
en avons visité des sommets et des cols, des villes et des villages et connus
de braves gens.
Tout
à une fin et le 16 Décembre, je
suis dans le bateau qui part de Marseille (ah le camp Sainte Marthe !) pour nous
déposer le lendemain à Philippeville au Premier Régiment de Chasseurs
Parachutistes. C'est le plus ancien régiment de paras de l'armée française créé
au Maroc en 1943 à partir des "compagnies de l'Air" (c'est pour cela
que nous portons les pattes d'épaule avec un charognard de l'armée de l'Air).
On rejoint le camp Pehaut que le 1° RCP partage avec le 2° REP (les paras à bérets
verts de la Légion) et sitôt équipés en vêtement et armement, je suis d'un
détachement qui, par train, puis camion, me permet de rejoindre le régiment
qui est en opération dans le Sud à Rhassira au sud de Biskra porte du désert.
J'ai l'occasion de traverser la plaine côtière, l'Atlas tellien, les hauts
plateaux avec halte à Batna pour abandonner le train puis, l'Atlas saharien par
les gorges de Tighaminine, un défilé si étroit qu'il n'y a que l'oued et la
route avec le rocher en surplomb (c'est là qu'ont été tués les instits de la
Toussaint rouge).
Arrivé
à bon port je suis affecté à la compagnie d'appui, deuxième section et me
voici voltigeur de pointe avec une Mat.
Quelques
jours plus tard, c'est Noël. On a travaillé toute une journée à décorer les
tentes 56 avec palmes et autres colifichets pour le concours de la plus belle crêche
de Noël. On a mis au pot pour que les cuistots aient quelques choses de bien à
faire cuire et la fondation de la maréchale Leclerc nous a envoyé le nombre règlementaire
de colis pour le réveillon (du poulet roti en boite et des chocolat en
emballage tropical) Inutile de dire que la boisson était prévue. Au moment du
réveillon, les bleus étaient bien sûr de garde autour du cantonnement. Ma
faction finie, la fête était finie également. Il y avait un peu de viande
soule mais nos portions du réveillon nous attendaient sagement.
Puis
la vie de nomadisation reprend. On part sur toutes les affaires sérieuses où
le commandement à besoin de troupes aguerries. Sans doute pas assez chasseur de
fauves, je quitte bientôt ma Mat pour un Mas 56 et me voici grenadier voltigeur.
J'ai un fusil, des cartouches spéciales et des grenades à fusil. Je suis
l'artillerie de notre groupe. J'ai l'occasion de mettre mes capacités à l'épreuve
après un héliportage en bouclage d'une opération. Je tire sur un groupe de
fells qui déambulent dans un oued dont nous tenons les falaises qui le bordent
avec au moins 100 mètres de dénivelées. Les avions arrivent et me volent la
vedette. Vous pensez des bombes et quatorze mitrailleuses de 50 pour les B. 26
ou je ne sais plus quoi, des bidons de napalm et des canons de 20 ou 30 pour les
T6, un canon de 20 et une mitrailleuse de 30 ou 50 pour l'hélicoptère
"pirate". On ira aux résultats l'affaire terminée, les palmiers ont
laissé des plumes, les fells aussi, enfin ceux qui n'ont pas réussis à
passer. On récupère de l'armement. Il y a quelques morts de
notre côté dont un stick de légionnaires et l'équipage d'une "banane
(Vertol à double rotors) abattu par les fells au bord de la falaise et qui a
brulé complètement (carburant et tôles de magnésium).
Le
capitaine Cozette a remarqué que je suis costaud et endurant et me voici radio
de section. Je suis Pascal (le nom de régiment) Bleu (l'indicatif de la
comapgnie) II (pour la 2ème section). Je fais équipe avec le chef de section
(c'est souvent un sous-lieutenant appelé), je le suis dans tous ces déplacements.
Heureusement qu'il se déplace moins que les équipes car avec ma charge je
rendrais l'âme. Je porte dans un grand sac à dos : mon poste ANPRC 10 (7 kg)
une pile de rechange (3kg) mes affaires (couchage léger et toilette) souvent
une paire de rangers ou de pataugas et la bouffe ( le sous-bite prend les
rations, moi le pain, c'est plus léger. et suivant les cas un complément de
bouffe (que le sous-bite paie) lait condensé en tubes, bonbons, boites de lait
Mont-Blanc et parfois une bière chacun pour se délasser en fin de crapahut.
J'ai aussi mon PA Mac 50 et ses cartouches. Je suis une sorte de gros coléoptère
avec une antenne qui dépasse et un combiné micro-écouteur accroché aux
bretelles vers l'oreille. J'ai pour mission de veiller au bon fonctionnement du
poste (faire le battement zéro, veiller aux piles) et veiller la ou les fréquences.
Je resterai à ce poste le reste de ma vie algérienne.
La
vie opérationnelle se poursuit avec des déménagements successifs par Batna
pour surveiller le vote du 8 Janvier
61 sur l'autodétermination. Personnellement je vote pour la première fois de
ma vie dans un bourg appelé Le Kroubs - La compagnie colonne par deux face à
la mairie, la colonne de droite donne son arme à la colonne de gauche, vous
allez voter puis ensuite même topo pour l'autre colonne. Un spetch du pitaine
"vous êtes des citoyens français, les militaires ont le droit de vote.
Vous votez comme vous voulez mais .... si j'apprends que quelqu'un à voté oui
....." - J'ai voté oui quand même ! - Corneille, Février avec un blessé
à la compagnie, 3 fells au tapis et 4 armes de guerre récupérées avec les
munitions - Massif des Béni-Melloul, Février
avec 4 tués le 11 à la compagnie orange où une jeep saute sur un obus
de 106 piègé par les fells avec l'aide d'un déserteur de la Légion - A
nouveau Corneille puis - El Kantara en Février
puis à nouveau Rassira (douar où j'ai rejoint le régiment) et Arris en
tout début Mars, ensuite le Djebel Amar Khadou - Quinze jours parti pour une
perme de 10 jours à Cusey avec les gens de ma classe. Merci mon colonel!- Le
bec de Canard à la frontière tunisienne et encore d'autres coins jusqu'au
milieu de Mars où nous rentrons au camp Pehaut à Philippeville pour une
semaine de détente et de remise en condition des matériels. Nombreuses fêtes
: père cent de la 59 1/C, arrosage des anniversaires, promotion, punitions, évènements
divers qu'on a pas pu marquer dans le djébel. L'unité de compte est la caisse
de Kronembourg - Reprise des opérations dans les mêmes coins des Aurès
jusqu'au 21 Avril 61 où le GT qui nous transporte nous ramène au bercail à
Philippeville.
Normalement
ce n'est pas notre tour de repos. Brefing du soir par le pitaine qui nous
apprend qu'une vaste opération a lieu en bordure de mer. Le bouclage est assuré
par telles et telles unités, le 2ème REP sera parachuté au sein du bouclage
et nous nous serons en réserve héliportée. Ouah ! Ca ne s'est jamais vu
depuis Suez des trucs comme ça.
Donc,
22 Avril vers 7h30 Bleu 2 est de corvée de patates. On épluche les pommes de
terre en rond autour des grandes gamelles en écoutant radio-France Alger. A
quelques kilomètres se trouve l'aéroport et j'observe les mouvements d'avion.
Un Noratlas se pose puis un autre. En tout j'en compte environ 35. Eh ben dit
donc, c'est pour la Légion. C'est sûr . A la radio tout à coup, musique
militaire et déclaration : les généraux Salan, Challes, Jouhaud et Zeller
pour sauver l'Algérie Française et empêcher la prise du pouvoir en France par
les cocos ont pris le pouvoir à Alger.
Dix
heures, briefing
du capitaine:
-
Exposé de la situation
-
12h00 : départ pour l'aéroport. musette légère, armement complet, bouffe
pour deux jours ....
-
13h00 : Embarquement pour rallier Orléans-Bricy aux fins de maintien de l'ordre
à Paris. L'accueil risque d'être difficile, des milices communistes ayant été
armées par Malraux et d'autres ennemis de la République et de l'armée. Si l'aérodrome
est "en croix" (ce terme ressort des signaux visuels d'aérodrome, les
panneaux placés en croix signifient interdiction d'atterrir) nous seront largués
dans la région pour reprendre cette piste militaire.
Fut dit fut fait.
Nous embarquons, les parachutes sont stockés au centre de
l'allée. Les moteurs hurlent, nous décollons. Les gorges sont un peu nouées ;
faire du maintien de l'ordre en Algérie ce n'est pas à Paris, on est embarqués
dans un drôle de truc. Vogue la galère, le pitaine à dit, c'est comme si le père,
le curé et l'instit avaient dit.
Une demi-heure se passe cap au Nord et tout à coup on
ressent un virage à gauche et une heure plus tard on se pose à la queue leu
leu sur l'aéroport de Maison Blanche à Alger.
On débarque, on forme les faisceaux à gauche des appareils
qui sont arrêtés l'un derrière l'autre sur le taxivay et comme souvent ....
on attend.
En attendant on discute avec les pilotes. Un pilote c'est
quelqu'un. Il a notre vie et des millions de francs entre les mains quand il
nous brouette. Le nôtre, un adjudant est en train de râler :
-
m'font chier avec leurs conneries, si ma femme et mes gosses n'étaient pas en
Algérie je rallierais la France à ras des vagues ..... Tiens ! tout le monde
ne semble pas d'accord avec les généraux !
Vers
13 heures, direction les grands hangars où nous nous installons et cassons la
croûte. On passe l'après-midi et la nuit à cet endroit, on a droit à la
messe du dimanche par l'aumonier le lendemain matin 23 Avril 61, puis, des
camions d'un GT inconnu viennent nous chercher et nous conduisent au stade maréchal
Leclerc où nous établissons notre campement. La grande attraction est la
piscine, à poil bien sûr, on a pas de maillot et on garde le slip sec. L'après-midi
et les jours qui suivent patrouilles en ville avec les camions de notre GT qui
nous ont rejoints par la route avec notre paquetage lourd.
Que
c'est agréable ces patrouilles - Algérie Française, Les paras avec nous -
Vive l'Armée - Tenez les gars j'ai fait ce gâteau pour vous - un cageot
d'oranges - du pinard - Mais, tout à une fin au bout de trois ou quatre jours
le pitaine nous apprend qu'on a "fini la récréation" et qu'on a, en
somme, perdu la guerre. De Gaulle a gagné, on a perdu et nous sommes des
factieux. On rembarque en camion pour Philippeville en fin de soirées. Dans la
caisse je suis collé contre la cabine. J'entends un appel à la radio venant
d'un certain OAS. Je me penche vers le sous-lieutenant Pineton de Chambrun chef
de bord et chef de section du moment qui occupe le siège avant à côté du
chauffeur. T'occupes pas c'est pas pour nous. La fréquence est couverte du code
"Al-gé-rie- Fran-çaise qu'on fait en bloquant la pédale d'émission et en
faisant vibrer au rythme --- - - la patte d'attache du combiné. Puis, la nuit
venant et Alger s'éloignant le calme revient dans le C9. On somnole engoncés
dans une couverture et les kilomètres s'ajoutent au kilomètres.
On
approche de Sétif et les Simca dont l'appétit est légendaire ont soif. Arrêt
au service local des essences pour remplir les réservoirs. Quoi ! ils ont des
ordres pour ne pas nous ravitailler ? Le pauvre officier pompiste n'en mêne pas
large quand il voit le colonel sortir le PA et faire appel aux hommes du premier
camion qui le suit. Ils ne sont pas débarqués que l'essence coule à flot. Le
plein de la cinquantaine de camions est fait en moins d'une demi-heure. Est-ce
qu'ils ont eu le bon modèle 19 de paiement c'est moins sûr.
Vers
15 heures nous sommes enfin chez nous à Philippeville.
Nous
y resterons quelques heures et repartons dans les Aurès au col de Bes-Bes où
le 1er RCP est "en convalescence" suivant ce qu'à appris le
capitaine. Nous sommes là une quinzaine de jours à établir un beau camp dans,
la brousse, fait de tentes (deux toiles individuelles réunies pour abriter deux
hommes) avec des allées de cailloux peints en blanc - il faut bien nous occuper
- Nous ne faisons pas grand chose, il est vrai que les fells en ont pris plein
les gencives et sont en nette perte d'activité.
Aux
environs du 10 Mai on repart en opérations dans différents coins du massif,
sans accrochage sérieux
Vers
le 15 retour à Philippeville, prise d'armes au camp Péhaut pour la remise du
fanion à la C.A.
Le
bruit court que d'autres régiments sont dissous en punition du putch, le 18, le
9 par exemple et pas mal d'autres et que le REP s'est semble-t-il dissous de lui
même, les cadres de la légion ayant gagné pour leur majeure partie l'OAS.
On
repart dans l'Aurès et reprenons quelques molles opération quand soudain, fin
Juin "radio djébel", la rumeur, raconte qu'on va rentrer en France.
Eh
bien c'est vrai !
Le
7 Juillet au passage à la gare de Vaux, je fais un salut à mes parents que
j'avais prévenus et qui se sont renseignés à la gare sur l'horaire de passage
de ce train.
Arrivée
dans une caserne de Moulins les Metz où d'autres officiers nous prennent en
compte. J'ai droit à un pitaine qui sort de l'intendance, n'est même pas
breveté para et que nous ne verrons que très rarement.
Il
faut remettre en état cette caserne qui n'est plus occupée depuis très
longtemps. On s'y attaque.
14
Juillet défilé et après-midi formidable avec les messins dont nous sommes déjà
les enfants chéris. Tu entres dans un bistrot ils sont dix à vouloir te payer
une bière Amos. Tu sors à l'air libre mais l'envie de pisser te ramène à un
autre café d'où tu ne peux t'échapper sans boire au moins une bière Amos.
C'est un cercle vicieux.
Quelques
jours plus tard, un
para d'une unité locale (groupe de livraison par air) est tué par des fells
dans un bistrot. Résultat : ratonade dans le quartier de la Gare. Je suis de
patrouille en ville et l'on arrête pas de courir d'un point à un autre. Des
bruits ont couru que des fells étaient tombés, par accident bien sûr,
dans la Moselle. On a les honneurs de la presse et
notamment de Paris-Match mais personne ne parle de celà
Un
matin de la semaine suivante toutes les compagnies sont au rapport dans la cour
de la caserne. Une compagnie de CRS et un escadron de GM nous encadrent fusils
braqués. Pendant ce temps équipés de coupe-boulons des gendarmes perquisitionnent nos armoires et locaux. Sans chercher à connaître les propriétaires
ils font disparaître les armes et munitions que la plupart d'entre-nous ont
rapporté en souvenir.
Au
mois d'août c'est l'affaire de Bizerte. Les tunisiens sont trop ouvertement
pour les fells et le gouvernement veut les châtier. On est désigné pour aller
sauter à Bizerte. On se retrouve donc à Metz-Frescaty avec armes et bagages.
Des avions de ligne d'Air-France (super-constellation) réquisitionnés sont là
pour nous permettre d'atteindre l'Algérie et ses Noratlas. Comme toujours on
attend le contre-ordre pour éviter le désordre et vers midi nous dégustons
les plateaux-repas d'AF à l'ombre des ailes (à chacun sa demie de Bourgogne ou
Bordeaux grand cru et les plats recherché des avions de l'époque - ce n'était
pas encore le transport de masse) et ce qui devait arriver arriva on prit des
troupes d'Algérie pour aller chatouiller les tunisiens et l'affaire de Bizerte
se fit sans nous.
Un
intermède de trois semaines à Sissonne pour servir de plastron à une division
de paras allemands (c'est le début du rapprochement franco-allemand). Pas mal,
on chante la même chanson, en langage différent, et pour sortir en ville, ils
ont besoin de guides et ils sont riches.
Plusieurs
permes à la maison en stop depuis Metz, puis finalement je pars en permission
libérable le 6/3/1962 et je suis rayé des contrôles le 10 mars.
J'en
ai fini ! 28 mois de service répartis sur quatre années c'est bien long !
Mais
maintenant à nous la vie d'adulte responsable !
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1 Le stick c'est l'unité
de base chez les paras: un groupe variant autour de 18 personnes