| BIGOLET
Louis marie henri joseph |
MONSEIGNEUR BIGOLET
ÉVÊQUE D’ANTIPHRES, COADJUTEUR DU TONKIN
OCCIDENTAL
Mgr BIGOLET (Louis-Marie-Henri-Joseph), né à
Cusey (Langres, Haute-Marne), le 22 juillet
1872. Entré laïque au Séminaire des Missions-Étrangères,
le 16 septembre 1890. Prêtre le 21 septembre
1895. Parti pour le Tonkin Occidental, le 18 décembre
1895. Evêque d’Antiphres et Coadjuteur de Mgr
Gendreau, en 1911. Mort à Hongkong, le 23 mai
1923.
« Né à Cusey, le 22 juillet 1872, Joseph
Bigolet trouva dans sa famille même la piété
ancestrale qui fit éclore en lui les germes de
sa vocation. Sa mère était une sainte femme ;
son aïeul maternel, François Courty, était
appelé « le saint de Cusey... » Joseph
Bigolet avait un frère aîné, Charles Bigolet,
actuellement curé de Richebourg et un frère
plus jeune, Auguste, qui est cultivateur à
Choilley. » (Croix de la Haute-Marne, nº du 2
septembre 1923.) On raconte que sa grand’mère
étant allée en pèlerinage à Ars, le saint
curé d’Ars lui aurait prédit qu’un de ses
petits-fils deviendrait évêque.
La foi du jeune Joseph avait où puiser une sève
vigoureuse : Un jour, le maître d’école crut
intéressant de dicter à ses élèves un devoir
injurieux envers la religion ; dès la seconde
phrase, le jeune Bigolet posa sa plume et se
croisa les bras. La colère du pédagogue, ses
objurgations, ses menaces de punition et de
renvoi ne purent ébranler son impassibilité,
il ne copia pas une ligne de plus.
De bonne heure il entendit l’appel divin ; son
curé, l’abbé Parmentier lui donna les premières
leçons de latin, l’abbé Guyonnet les
continua et il entra en quatrième à la Maîtrise
de Langres en 1886. C’est là sans doute
qu’il connut ses premières aspirations vers
l’apostolat lointain. A cette époque, M.
Armbruster, alors Supérieur du Séminaire de Bièvres,
prenait ses vacances à Chassigny. De Cusey à
Chassigny il n’y a qu’un pas pour de jeunes
jambes qu’anime surtout le désir de connaître
bien afin de vouloir mieux. Joseph Bigolet fit
de nombreux voyages à Chassigny. Il achevait sa
rhétorique quand il confia, au P. Armbruster sa
résolution de devenir missionnaire. Sa famille
accepta généreusement le sacrifice et le 16
septembre 1890, il entra joyeux au Séminaire
des Missions-Étrangères. (Cf. C. Haute-Marne,
ibid.)
Au Séminaire de Bièvres, on lui confia la
charge de sacristain et celle d’infirmier au Séminaire
de Paris ; il s’en acquitta avec beaucoup de
piété et de dévouement. Sa bonté naturelle
lui gagna la sympathie de tous les aspirants,
qui l’avaient surnommé « la petite fleur ».
Ordonné prêtre le 21 septembre 1895, il
recevait le lendemain sa destination pour le
Tonkin Occidental. « C’est une des plus
belles missions du monde, mande-t-il aussitôt
à sa famille, c’est la Mission de Théophane
Vénard, de Mgr Borie, Mgr Theurel, Mgr Retord,
et des Vénérables martyrs Néron, Schœffler,
Cornay, Bonnard… Vive le Tonkin ! Je ne
regrette qu’une chose, c’est
qu’aujourd’hui, avec le protectorat français,
il n y ait plus d’espoir d’être martyr ».
Le Martyre ! c’était le cri de
l’enthousiasme qui ne connaît pas encore la réalité
; mais plus tard, au lendemain de son sacre, il
écrivait à son frère ces paroles mieux inspirées
par la froide raison mais par le même amour du
sacrifice : « Etre évêque ici, ce sont les
travaux forcés à perpétuité. » C’est avec
cet enthousiasme, et prêt à tous les dévoûments
que le jeune missionnaire arriva à Hanoï, le
1er février 1896, et huit jours après à Keso,
où se trouvait Mgr Gendreau.
Le Missionnaire. — Après quelques mois passés
à la communauté de Keso pour l’étude de la
langue annamite, il fit ses premières armes
dans le district de Ngokhe, sous la direction de
M. Jean-Marie Martin, il était à bonne école.
Tous les loisirs que lui laissait son ministère,
auprès des chrétiens qu’il aimait comme un père,
il les appliqua à acquérir deux choses qui
sont pour tout missionnaire des conditions du
succès : la connaissance approfondie de la
langue qu’il arriva à parler, avec une rare
correction, et celle presque aussi utile des us
et coutumes du pays.
Mgr Gendreau ne tarda pas à apprécier les
qualités de son jeune missionnaire, son fonds
de piété solide, sa science théologique déjà
bien assise ; il le chargea du cours de morale
au grand séminaire de Keso et y ajouta quelques
années plus tard les fonctions de procureur de
la Communauté. Ce n’était pas ce qu’il
avait rêvé, jeune partant, en quittant le Séminaire
de Paris. « C’est en vain qu’il allègue sa
trop grande jeunesse, son manque de préparation
à tant d’emplois difficiles et qui exigent
une expérience consommée... « Monseigneur ne
veut rien entendre, écrit-il à son frère, et
il faut bien obéir. » D’ailleurs, il n’a
aucune ambition, et personne n’est plus humble
et ne se défie plus de ses forces que lui. »
(C. de la Haute-Marne, ibid.) Il se montra un
professeur remarquable par sa méthode claire et
précise : les nombreux prêtres formés par lui
gardent un souvenir admiratif et reconnaissant
de ce maître qui savait exposer son
enseignement à la portée de toutes les
intelligences. Il fut un Directeur de conscience
très goûté : ses anciens dirigés se
rappellent toujours ses conseils clairs,
solides, éminemment pratiques qui concordaient
avec l’idéal du prêtre que Mgr Bigolet représentait
au mieux jusque dans son extérieur.
La vie de professeur ne lui fit rien perdre de
sa gaîté et de son entrain. Quelques semaines
après sa nomination au séminaire, plusieurs
missionnaires de la région vinrent le féliciter.
— « Vous voulez m’adorer ? répondit-il ;
eh bien ! attendez que je monte sur pion trône.
» Et d’un bond, il grimpe sur une haute
armoire et s’y assied à l’aise. — «
Maintenant, ajoute-t-il, je suis prêt à
recevoir vos hommages. » Mais voilà
qu’aussitôt entrent les catéchistes appelés
par la clochette qu’un confrère malin venait
d’agiter. Le grave « magister » s’effare
de la proportion que prennent ces hommages
qu’il vient de solliciter, et il descend,
penaud mais souriant, de son trône, « jurant,
mais un peu tard, qu’on ne l’y prendra plus
».
Il avait l’intelligence vive et le travail
facile. En dehors des heures de classe et dans
les moments libres que lui laissaient ses
occupations de procure, il composa en annamite
une Vie des Saints fort appréciée du Clergé
indigène, et qu’on lit chaque soir au réfectoire.
Il passait de longues heures à entendre les
confessions des chrétiens de la paroisse ; il
voulut encore s’occuper de la formation
intellectuelle et morale des Religieuses Amantes
de la Croix, leur donnant plusieurs fois par
semaine des directions spirituelles, les exerçant
à la lecture du latin et du chant liturgique.
Et il pouvait dès lors écrite à son frère :
« Je remercie Dieu de ce que plus je vais, plus
je suis occupé. »
Cependant, cette vie de surmenage ne tarda pas
à altérer sa robuste santé ; il fut atteint
donc d’une profonde neurasthénie qui lui
rendait très pénible tout travail
intellectuel. Grâce à l’intercession de la
Bienheureuse Thérèse de l’Enfant-Jésus à
qui il avait voué un culte tout particulier, il
fut guéri d’une façon qu’on pourrait
qualifier de miraculeuse. L’amour de la
solitude et de l’oraison lui fit chercher un
lieu de retraite pour s’occuper uniquement du
salut de son âme, et il fit sa demande pour être
agrégé à la maison de Nazareth. Les
circonstances ne lui furent pas favorables ;
Dieu le réservait pour des fonctions de choix.
L’Evêque. — M. Bigolet était au séminaire
depuis plus de dix ans, quand Mgr Gendreau, se
sentant plus fatigué, demanda un Coadjuteur.
Invités à indiquer au Saint Siège les
candidats qui leur semblaient les plus dignes de
l’Episcopat, les missionnaires votèrent à
une très grande majorité pour M. Bigolet. Le
Souverain Pontife agréa ce choix, et au mois de
juin 1911, Mgr Bigolet recevait le Bref le
nommant évêque d’Antiphres et Coadjuteur du
Vicaire Apostolique du Tonkin Occidental. Cette
nomination fut accueillie avec joie, tant par
les missionnaires que par le clergé indigène.
Il fut sacré à la cathédrale de Keso, le 12
novembre 1912, par Mgr Gendreau, assisté de Mgr
Marcou et de Mgr Bouchut. A la cérémonie
assistaient dix évêques, parmi lesquels Mgr de
Guébriant, actuellement Supérieur du Séminaire
et de la Société ; il y avait une délégation
de tout le clergé et de toutes les paroisses du
Vicariat. La vaste cathédrale était trop
petite pour contenir la foule.
Et le nouveau Prélat écrivait à son frère :
« Ton frère est évêque et coadjuteur, avec
succession, de Mgr Gendreau !... Pour moi,
c’est surtout un surcroît de travaux et de
sollicitude que cette dignité m’apporte.
Surtout, prie et fais prier pour moi. »
Mgr Bigolet se consacra tout entier à
l’administration religieuse des chrétiens,
passant la plus grande partie de l’année à
parcourir les différentes paroisses pour
encourager les fidèles et les exciter à la
ferveur. Dans ses tournées pastorales, il se
montrait bon, simple, accessible à
tous ; il aimait à causer avec les enfants et
à les bénir, adressant aux parents des paroles
aimables, distribuant des souvenirs ; il
recevait avec une aimable complaisance les
fonction-naires païens. D’une grande frugalité,
il se contentait de la nourriture des indigènes
qu’il trouvait « délicieuse »,
affirmait-il, bien que parfois elle fût détestable.
La bonté était sa qualité dominante ; il
craignait toujours de faire de la peine et
acquiesçait avec un peu trop de facilité aux
demandes qu’on lui adressait, si bien que
souvent dans la suite il se trouvait gêné pour
accorder tout ce qu’il avait promis. Il savait
que les hommes sont conduits par le cœur plus
que par la tête et qu’une société dont les
membres sont unis par l’affectIon est plus aisément
gouvernable. Cependant, au dire d’un grand
chef d’Etat, « pour faire un chef, il ne faut
pas que le cœur monte à la tête », car les
inférieurs sont souvent portés à prendre
l’excès de bonté pour de la faiblesse, et
s’en autorisent pour tomber dans les abus :
Mgr Bigolet le savait, mais il se rappelait
aussi le proverbe bien connu : « Il vaut mieux
pécher par excès de bonté que par excès de sévérité.
Il fut par-dessus tout homme d’oraison : il se
levait chaque jour à quatre heures du matin et
consacrait une heure entière soit à
l’oraison, soit à la préparation à la
Sainte Messe. C’est cette pratique de la Vie
intérieure qui le désigna, de préférence à
tout autre, pour la Direction des consciences et
la prédication des retraites dans les différentes
communautés religieuses de la Mission, Carmélites,
Sœurs de Saint-Paul de Chartres, Amantes de la
Croix.
Dans les questions qui intéressaient le bien général
de la Mission, il ne se fiait pas à ses propres
lumières et à son expérience des personnes et
des choses ; il recourait aux sages conseils de
Mgr Gendreau, en qui il avait une confiance sans
limites.
Très dur pour lui-même, Mgr Bigolet ne se
plaignait jamais et il se tua à la besogne. En
1917, à bout de forces, il dut aller prendra
deux mois de repos au Sanatorium de Hongkong. Là
encore, son repos ne fut pas inactif ; il
continua la révision de sa Théologie Morale, déjà
commencée. A son retour de Hongkong il se remit
à l’œuvre avec la même intense activité ;
mais bientôt sa santé se trouva de nouveau sérieusement
ébranlée.
Le matin de Pâques 1923, il fut frappé d’une
paralysie partielle de la langue pendant
plusieurs heures. Avec beaucoup d’efforts et
de souffrances, il put cependant célébrer la
grand’messe à l’église de Hanoï. Un
docteur consulté diagnostiqua une grave anémie
cérébrale et lui conseilla de partir aussitôt
pour la France. Monseigneur voulut aller se
reposer d’abord quelques mois à Hongkong. La
séparation fut très dure ; on aurait dit
qu’il prévoyait qu’il ne reverrait plus son
cher Tonkin.
Sa maladie. — Sa mort. — Mgr Bigolet était
arrivé au Sanatorium de Béthanie depuis deux
jours à peine, quand Mgr Gendreau reçut de M.
Robert un télégramme annonçant que Mgr
Bigolet avait reçu les derniers sacrements.
Cette nouvelle alarmante, que rien n’avait
fait prévoir, plongea toute la Mission dans la
consternation. On fit violence au Ciel ; les Chrétiens,
les Amantes de la Croix, les Carmélites passèrent
des heures entières devant le Saint-Sacrement,
demandant à Dieu de conserver à la Mission son
Pasteur aimé. Après quelques jours d’un
mieux relatif, les médecins de Hongkong constatèrent
l’existence d’une tumeur cancéreuse à
l’intestin : il n’y avait plus d’espoir de
le sauver.
Le 10 mai, fête de 1’Ascension, l’état du
malade devint inquiétant : Monseigneur était
très agité ; il voulait s’asseoir sur son
lit, se tenir debout, marcher dans la chambre
alors qu’il n’en avait plus la force. Il fit
appeler auprès de lui le P. Raynaud,
missionnaire du Tonkin Occi-dental, alors au
sanatorium, et lui dit : « Puisque je vais
mourir, il faut que je songe à mettre toutes
mes affaires en ordre. Voici d’abord mon
carnet de messes avec les intentions qui ne sont
pas encore acquittées. Apportez-moi la Croix
pectorale qui est sur la table ; c’est celle
de Mgr Theurel ; prenez-en soin. Il y en a deux
autres dans mon sac de voyage. » Le Père lui
en présenta une : « Celle-ci est à moi ; il y
en a une autre, celle de Mgr Retord. » Le Père
lui tendit la seconde. Monseigneur la prit dans
ses mains ; il la tint longtemps devant les yeux
et y posa ses lèvres à plusieurs reprises.
Sans doute cet instant fut-il celui du « non
recuso laborem ». Evêque dans ce Tonkin où
Mgr Retord avait tant travaillé et tant
souffert, il lui en coûtait de quitter si tôt
la lutte engagée. Puis, d’une voix étouffée
par les sanglots, il dit au Père : « Dites à
tous les confrères que je suis allé jusqu’au
bout de mes forces. C’est fini, je ne
travaillerai plus dans la belle Mission du
Tonkin… Puisque le bon Dieu me rappelle à
Lui, je suis content... Je fais de tout cœur le
sacrifice de ma vie… Je n’en ai plus pour
longtemps à vivre. » Le Père se mît à
genoux et lui demanda sa bénédiction. — «
Oui, je vous bénis, je bénis toute la Mission
du Tonkin, tous les confrères, tous les prêtres
indigènes, tous les catéchistes, tous les chrétiens.
» Ensuite, enlevant de son doigt l’anneau
pastoral, celui que Mgr Freppel avait légué à
Mgr Puginier en souvenir de l’époque où les
deux Prélats défendaient ensemble la cause du
Protectorat français au Tonkin, Mgr Bigolet
ajouta : « Voilà tout. Maintenant le sacrifice
est fait. Je suis tranquille. Il ne me reste
plus qu’à attendre la mort « in manus tuas,
Domine, commendo spiritum meum. »
Pendant le repas du soir, Monseigneur fait
appeler le P. Marie, Supérieur du Sanatorium et
lui dit : « Je ne passerai pas la nuit ; priez
donc les confrères de venir réciter maintenant
les prières des agonisants ; cela en évitera
de les déranger pendant la nuit. » Alors, étendant
les bras comme pour inviter le Père à
s’approcher : « Quel dévouement est le vôtre
! dit-il en versant des larmes ; jour et nuit
vous êtes auprès de moi pour me prodiguer vos
soins ; vous ne prenez pas un instant de repos.
» Le P. Marie, pleurant à son tour, lui répondit
: « Monseigneur, si au moins je pouvais vous
sauver, mais c’est impossible. » Après sept
heures, tous les confrères de Béthanie vinrent
réciter les prières des agonisants, auxquelles
le malade répondit avec calme et assurance.
Les jours suivants furent des jours de
souffrances atroces ; il ne fallut rien moins
que la grande vertu et l’admirable résignation
du vénéré malade pour supporter sans défaillance
une pareille épreuve. A peine, de temps en
temps, on l’entendait soupirer : « Mon Jésus,
venez vite me chercher. » A un confrère qui
l’exhortait à la patience, il répondit : «
Notre-Seigneur, au jardin des Oliviers commença
par demander que le Calice s’éloignât de
Lui, mais ensuite Il prononça le Fiat voluntas
tua. »
Le lundi et mardi de la Pentecôte, Monseigneur
était tellement affaibli qu’on attendait la
mort d’un instant à l’autre ; le mercredi,
il y eut une syncope. On parvint à le ranimer,
mais le pouls était si faible, la respiration
si pénible et si irrégulière que les confrères
récitèrent encore une fois les prières des
agonisants. Vers six heures, il s’éteignit
doucement, sans effort, sans la moindre
contraction des muscles. Le visage était si
calme qu’un visiteur ne put s’empêcher de
dire : « C’est un visage angélique. »
Mgr Bigolet repose maintenant dans le cimetière
du Sanatorium, sous une charmille de
bougainvilliers, en fleurs une partie de l’année,
et il finit de réaliser cette belle parole que
nous avons citée plus haut et qu’il faut
rappeler ici parce qu’elle résume toute cette
notice : « Etre évêque ici, ce sont les
travaux forcés à perpétuité ; mais au bout,
ce sera aussi, je l’espère, le Ciel a perpétuité.
»
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