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M. TISSIER
MISSIONNAIRE APOSTOLIQUE DE LA COCHINCHINE ORIENTALE
M. TISSIER (Marie-Honoré), né à Cusey (Langres, Haute-Marne), le 7
novembre 1864. Entré tonsuré au Séminaire des Missions-Étrangères
le 14 février 1888. Prêtre le 21 février 1891. Parti pour la
Cochinchine Orientale le 15 avril 1891. Mort à Saïgon le 12 mai 1919.
Né à Cusey, paroisse du diocèse de Langres, le 7 novembre 1864, M.
Marie-Honoré Tissier était déjà dans sa vingtième année
lorsqu’il entra à la maîtrise de Langres en janvier 1884. Issu
d’une famille de condition très modeste, mais profondément chrétienne,
il puisa auprès de ses parents des habitudes de travail qui ne se sont
jamais démenties, un esprit de foi et de piété qui a édifié ses
condisciples au Séminaire et imposé l’admiration de ses confrères
dans l’apostolat.
Alors que les autres aspirants au sacerdoce prennent le chemin des Séminaires
vers l’âge de douze ans et y puisent de bonne heure les premiers éléments
d’une instruction substantielle, M. Tissier, pour diminuer les charges
de sa famille, se fit d’abord ouvrier et travailla sous les ordres
d’un patron jusqu’à ce que fût assuré l’avenir de ses frères
et sœurs. A la mort de sa pieuse mère, en 1883, il commença l’étude
du latin au presbytère de sa paroisse et à la maîtrise ; et, le 14 février
1888, il entra tonsuré au Séminaire des Missions-Étrangères.
Ses études avaient été forcément un peu hâtives, il remédia à ses
lacunes par un labeur opiniâtre et réussit, au cours de ses études théologiques
rue du Bac, à se maintenir dans une bonne moyenne. A cet amour de l’étude
il joignait des habitudes et des pratiques d’une piété solide
qu’il développa et conserva jusqu’à la fin de sa vie. Ordonné
sous-diacre le 1er mars 1890, il reçut la prêtrise le 21 février 1891
et célébra sa première messe dans la chapelle de l’Immaculée-Conception,
au Séminaire de Bièvres, assisté par le bon P. Armbruster, son
compatriote et son directeur. Admis à l’honneur de le servir à
l’autel, je fus témoin de la dévotion peu commune et de la ferveur
exemplaire qui l’animaient singulièrement ce jour-là, et avec
lesquelles il a d’ailleurs toujours offert le Saint Sacrifice.
M. Tissier, destiné à la Mission de Cochinchine Orientale,
s’embarqua le 19 avril 1891 et arriva à Quinhon le 23 mai suivant. Sa
bienvenue fit un petit effet sensationnel, que renforça l’arrivant
avec bonhomie, en avouant, dans « un faire part », son âge avancé
pour un nouveau et en recommandant le dit « Honoré-Marie Tissier »
aux prières de tous ses confrères. M. Tissier n’avait évidemment
plus à cette époque, l’exubérance des enfants aposto1iques, leurs
enthousiasmes, leurs illusions toutes fraîches encore. L’expérience
aidant, il était déjà positif, pratique, judicieux, en somme très
viril jusque dans sa piété. Sous des dehors un peu frustres, il
cachait une âme ardente, une charité sans borne pour les âmes, une
vertu mûrie. Son zèle et son dévouement étaient intenses, quoique dépourvus
de fougue ; en certaines circonstances, ils n’allaient pas sans une
certaine brusquerie, parfois même un peu d’âpreté.
A peine débarqué, il fut placé à Diemdieu pour y étudier la langue,
puis à Kiendong, annexe de la paroisse de Daian, pour y faire ses premières
armes. Grâce à son caractère tenace et à sa constitution robuste, il
put fournir dès le début un travail opiniâtre et, à la fin de
l’année il était apte au ministère actif. En janvier 1892, il fut
nommé vicaire de M. Maillard et placé à Anngai, paroisse formée
d’anciens chrétiens. Sous la direction ferme et éclairée de ce
vaillant et zélé confrère, il se perfectionna dans la connaissance de
la langue, des us et coutumes annamites, et s’adapta aux exigences
variées du ministère apostolique. Esprit observateur, aimant à
interroger et à se rendre compte des détails les plus minimes, il
emporta de ce premier poste, pour les utiliser plus tard, des
renseignements précieux en matière de plantations.
Au mois de mars 1893, on le nommait à Nhatrang, où les ruines de 1885
n’étaient relevées que partiellement dans une ou deux chrétientés.
Confiant en la divine Providence, il se mit hardiment à l’œuvre. A
la manière simple autant qu’originale avec laquelle M. Tissier
exposait ses besoins, on ne pouvait résister. Il obtint des secours
importants de ses chrétiens indigènes, de ses amis de France et des
européens de Nhatrang. D’autre part, il économisait le plus
possible, se contentant à table d’un menu dont l’austère simplicité
était digne d’un Trappiste ; j’en parle de visu et de gestu.
Lorsque ses exercices de piété et le ministère lui laissaient
quelques heures de loisir, il allait participer aux travaux de
construction d’églises, secouant l’apathie des uns, encourageant
l’activité des autres. En moins de quatre ans, deux vastes églises
en maçonnerie et couvertes en tuiles ornaient cette jolie vallée de
Nhatrang et faisaient la joie et l’orgueil des chrétiens de Chomoi et
de Binhcang. Sans aucun souci de vaine élégance, l’architecte
improvisé se contentait de réaliser de grandes, solides et utiles
constructions. Il préparait des matériaux pour élever une autre église
à Hadua, quand il fut appelé à diriger le beau district de Trungson,
au nord de la province de Quangngai.
Arrivé à ce nouveau poste en août 1897, notre confrère se mit aussitôt
à l’œuvre avec un nouveau courage, un zèle plus ardent encore,
secondé par une expérience en pleine maturité. Réjoui de rencontrer,
au Quangngai, des chrétiens moins apathiques que ceux de Nhatrang et même
âpres au travail, il donna tout de suite un nouvel élément à son
infatigable activité. L’indigence règne en permanence dans cette région
de collines arides, de terrains épuisés, ravinés, et ne recevant que
très rarement la rosée du ciel ; un an après l’arrivée de M.
Tissier à Trungson, ce fut grande pitié dans la région. A la suite de
la perte successive de plusieurs récoltes, une famine intense causa de
nombreux décès autour de lui.
A l’exemple du divin Maître, son cœur débordait de compassion pour
les déshérités des biens de la terre, et aussi pour les âmes
faibles, les ignorants et les pécheurs ; poussé par le misereor super
turbam, il entreprit de tout cœur une tâche devant laquelle bien
d’autres auraient reculé. Il se fit quêteur et aucune considération
ne pouvant l’arrêter, il alla quémander même là où il était
presque sûr d’essuyer un refus. Or son succès fut des plus vifs : il
reçut d’abondantes aumônes pour les affamés, tant païens que chrétiens
; et l’Administration, si difficile à toucher d’ordinaire, lui
octroya des secours importants. Son ardente charité fut récompensée
aussitôt par la conversion de plusieurs centaines de païens, qu’il
tint à instruire et à former lui-même à la vie chrétienne, ce en
quoi il excellait. Peu de missionnaires ont eu à un pareil degré la
patience de prolonger les instructions, le don de se mettre à la portée
des auditeurs d’attirer leur confiance, d’écouter pendant des
heures entières les requêtes et demandes diverses. Bel exemple à
imiter, en n’oubliant pas qu’il affirmait après expérience, « que
le travail de dégrossissement des catéchumènes ou des enfants était
bien mieux fait par nos auxiliaires que par nous-mêmes. » Les anciens
chrétiens n’étaient nullement négligés ; par de chaleureuses
exhortations, le Père les amenait à la réception plus fréquente des
sacrements et à une vie spirituelle plus intense.
Il avisait en même temps aux moyens pratiques d’assurer ses
paroissiens contre les aléas d’une nouvelle famine. Escompter pour
l’avenir secours et aumônes eût été imprudent, il fallait donc se
créer quelques ressources sur place et fournir aux nombreux indigents
l’assistance par le travail. Près du poste central de Trungson, s’élève
un ruban de collines, à cette époque complètement incultes. M.
Tissier jeta son dévolu sur elles, en fit à peu de frais
l’acquisition, détruisit la brousse et remua cette terre de fond en
comble et à l’exemple de son premier et excellent maître, le P.
Maillard, planta le thé par milliers de pieds, ainsi que des poiriers,
des canneliers et des jaquiers. Malheureusement par suite des sécheresses
trop fréquentes, ces dernières espèces ne donnèrent qu’un médiocre
résultat ; mais il reçut de divers côtés les sommes nécessaires à
l’entretien de son œuvre et aucun obstacle ne le rebuta, pas même
les ravages des typhons. L’administration ne se contenta pas
d’admirer et féliciter à plusieurs reprises ce travailleur acharné,
elle lui octroya chaque année une prime d’encouragement bien motivée
par le profit qu’en retiraient les habitants des villages voisins. La
plantation, développée par les successeurs, fournit aujourd’hui avec
la subsistance du personnel de la cure, le riz quotidien à de
nombreuses familles.
Appelé, en janvier 1914, à la direction du district de Bangoc, au sud
de cette même province du Quangngai, M. Tissier y trouvait un millier
et demi de chrétiens dispersés en seize chrétientés, dont la plupart
composées de catéchumènes. Son vicaire se trouvant pour ainsi dire
immobilisé à plus de vingt kilomètres, il dut assumer à lui seul
l’administration des deux tiers des annexes avec le centre principal
de Bangoc. Bien que son cœur fut resté en partie attaché à cette
terre de Trungson où il avait tant peiné et catéchisé pendant plus
de seize ans, il continuera dans ce champ plus vaste et bien préparé,
son labeur d’apôtre zélé. Quoique sa situation matérielle soit désormais
moins précaire, il ne changera pas ses habitudes de vie pauvre et
mortifiée. Quand il s’agira de secourir le prochain, de gagner une âme
à Dieu, dépenses et fatigues ne compteront pour rien. On le verra
bravant le soleil de midi ou les averses diluviennes, voyageant des
journées entières pour visiter ses chrétiens, arpentant en tout sens
son immense district, le chapelet à la main. On le verra aussi toujours
prêt à rendre service, se faire l’avocat de tous les opprimés
entreprendre pour les affaires de soldats mobilisés en France de longs
et fatigants voyages au centre administratif de la province. Labora
sicut bonus miles Christi, telle fut la devise qu’il pratiqua toute sa
vie, mais nulle part avec plus d’intensité qu’à Bangoc. Enfin il
eut la consolation de fonder dans l’important village de Luongnong,
une nouvelle chrétienté dont il espérait beaucoup.
Doué d’une robuste santé, M. Tissier s’inquiéta peu des premières
atteintes de la maladie. Malgré plusieurs rechutes au cours des années
1917 et 1918, il se dépensa sans compter et ne crut pas devoir encore
se rendre aux conseils des confrères voisins et aux instances de ses
Supérieurs. Il voulait mourir debout, à la tâche, et, lorsque cédant
enfin aux ordres de son évêque et du médecin, il se résigna à
s’embarquer pour Hongkong, le mal était sans remède. Les bons soins
qu’il reçut à l’hôpital des Sœurs de Saint-Paul ne produisirent
aucune amélioration notable ; rien ne pouvait plus enrayer son anémie
profonde que compliquait une atrophie du foie.
Quand le cher malade dirigé vers la France arriva le 20 avril à Saïgon,
on dut le débarquer et l’hospitaliser à la clinique du docteur
Angier. Le 2 mai, déjà trop faible pour écrire, il avait dû se
contenter de signer quelques lignes dictées à un ami pour demander
pardon de la peine qu’il aurait pu causer à ses Supérieurs, à ses
confrères ou à ses chrétiens, et se recommander aux prières de tous.
Eloigné de nous, il eut la consolation d’être assisté par son
compatriote et ami M. Delignon, Provicaire à Saïgon, qui accomplit cet
acte de charité fraternelle avec tout son cœur et tout son dévouement.
Nous tenons de lui quelques détails bien édifiants sur les derniers
jours de M. Tissier. La faiblesse ne lui permettant plus de dire son bréviaire,
il récitait son chapelet, demandant aux Sœurs d’en réciter quelques
dizaines auprès de lui. Il baisait pieusement le crucifix de son
rosaire qu’il avait toujours à portée de sa main ou autour du cou.
Il s’est endormi dans la paix du Seigneur parfaitement résigné à la
volonté de Dieu, désireux cependant de vivre encore, mais pour
continuer ses travaux : « Si la Sainte Vierge voulait me guérir,
disait-il, je n’irais pas en France ; je retournerais aussitôt dans
ma Mission. »
Mais l’heure du repos avait sonné pour ce fidèle serviteur et, le 12
mai, un télégramme nous annonçait sa mort. Il s’était éteint
doucement à midi. La cérémonie des obsèques eut lieu comme de
coutume au Séminaire, et deux confrères malades en route pour la
France y représentèrent notre Mission. Mgr Quinton donna l’absoute,
M. Poyet fit la levée du corps et M. Dubulle présida la cérémonie
dernière.
« Le défunt, ajoute M. Artif, avait été admirable depuis son entrée
à la clinique. Sa foi se montrait simple et confiante ; la souffrance
ne changeait rien à son calme et, je puis dire, à sa joie. Jamais je
n’ai vu plus de délicatesse dans les sentiments exprimés ; non
seulement il se contentait de tout ce qu’on lui donnait, mais il
multipliait les remerciements à l’égard du docteur, des religieuses,
des confrères, des autres malades. »
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